On se réveille dans l'obscurité sans plus rien savoir. Où est-on, que ce passe-t-il? L'espace d'un instant, on a tout oublié. On ignore si l'on est enfant ou adulte, homme ou femme, coupable ou innocent. Ces ténèbres sont-elles celles de la nuit ou d'un cachot ? On sait seulement ceci,avec d'autant plus d'acuité que c'est le seul bagage : on est vivant. On ne l'a jamais tant été : on n'est que vivant. En quoi consiste la vie en cette fraction de seconde où l'on a le rare privilège de ne pas avoir d'identité ? Et ceci : on a peur. Or, il n'est pas de liberté plus grande que cette courte amnésie de l'éveil. On est un bébé qui connaît le langage. On peut mettre un mot sur la découverte innommée de notre naissance : on est propulsé dans la terreur du vivant. Durant ce laps de pure angoisse, on ne se rappelle même pas qu'au sortir du sommeil peuvent se produire de tels phénomènes. On se lève, on cherche la porte, on est perdu comme à l'hôtel. Et puis les souvenirs réintègrent le corps en un éclair et lui rendent ce qui lui tient lieu d'ame. On est rassuré et déçu : on est donc cela, on n'est donc que cela.
A.Nothomb - Journal d'hirondelle
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